Expositions : la peinture de rafika azzaoui

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Mardi, 01 Mars 2016 17:30

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Architecte de formation, Rafika Azzaoui a fini par succomber à sa passion pour la peinture. A l’expédition du pinceau libre et instinctif, elle associe la matière en laissant éclore l’âme propre de celle-ci, sans forme imposée. S’ébranle ainsi un voyage de reliefs et de lumière.


Les toiles de Rafika Azzaoui renferment des ambiances denses, feutrées, intimistes, comme sous les voûtes de la médina de son Fès natal. Elles évoquent des textures et des couleurs artisanales familières : fils tressés d’or ou d’argent, tissage de couvertures ou de djellabas traditionnelles, bleu indigo des portails…
Fille d’un père artisan et d’une mère qui s’affairait à la couture et à la broderie, Rafika a grandi dans cette architecture patrimoniale murmurante de spiritualité, cette culture dont elle demeure si proche et qui s’invite naturellement dans ses tableaux. L’immersion est en profondeur. Elle fait surgir à votre rencontre des mirages de vieux trésors, des bribes étouffées d’histoires des milles et une nuit transportées par des éclats de lune, des résonances touffues d’atmosphère citadine contemporaine.


Dans le face à face avec la peinture, Rafika joint ou interpose la matière; elle donne le « la ». Est-ce par une sorte d’intimidation par rapport à l’univers de la peinture ? Ou une entrée « en matière » avec la peinture ? Est-ce matérialiser celle-ci pour mieux la dompter ? Une pré-création manuelle en tant que prélude au périple du pinceau ? L’artiste colle un entrelacement de fils de fer au milieu de la toile. Elle élabore un magma de peinture et de métal avec une recherche esthétique dont elle a le doigté, dans des teintes fauves et des nuances ambrées.
La mélodie se joue entre nostalgie, mystère et émerveillement. Au-dessus de ce buisson compact né de fer et de couleur, s’étire en transparence un bout d’étoffe blanche vaporeuse, et en-dessous de ce relief central, les traces de matière et de lumière progressant vers l’inconnu.


Sur une autre composition, un bout d’écorce d’arbre structure le tableau et exécute le concerto. Le relief s’embrase d’or étincelant ou patiné par endroits, l’écho métallique intense vibre dans l’obscurité sublimement sillonnée d’une réverbération en fine bande horizontale aux tons bordeaux, surplombant le socle anthracite
scintillant de la partition, autre intervention de la matière, tapis de khôl. Sur d’autres toiles encore, l’artiste assemble, colle ou superpose avec la peinture plusieurs matériaux récupérés et transformés : sable, charbon, bois, khôl, poudre de marbre, toile de jute, papier journal, … Elle se laisse ensuite guider par les touches de ses pinceaux, « pour interpréter ce qui me passe par l’esprit ».


Une ambivalence


« J’ai voulu comprendre la matière », explique Rafika. L’intérêt qu’elle lui porte donne à cette matière une mission autrement plus importante que la seule composition ou la matérialisation d’une forme. Elle se suffit à elle-même et devient créatrice de tout un dialogue avec la lumière, d’effets insoupçonnés. Ici, la matière n’est pas simplement texture. Elle capte et reflète la lumière, préside à une composition picturale abstraite chargée de sens, de réminiscences et d’émotions. Rafika poétise le matériau et lui confère la capacité de l’expression abstraite, ou surréaliste.
Si l’artiste affectionne les étendues sombres, une traînée étincelante, un son cristallin, un flamboiement impromptu viennent toujours transpercer les ténèbres dont le rôle est alors d’accentuer l’éclat qui vient vous surprendre. Le miroitement de la coulée dorée qui déchire le noir opaque est le reflet de l’astre qui roule dans la nuit…


Cette ambivalence dégagée par les toiles fait penser à un aspect particulier de la personnalité de Rafika : timide et paraissant introvertie au premier abord, elle devient très communicative et joyeuse dès qu’elle se sent en terrain familier. C’est pourquoi elle est ravie de travailler pour partie ses tableaux dans l’atelier dirigé à Rabat par l’artiste peintre Saïd Qodaid, « où l’ambiance est propice à la créativité et à l’épanouissement ». Elle y sollicite l’avis des autres peintres qui fréquentent le lieu, partageant leurs expériences et les encouragements mutuels.
Architecte de formation première, titulaire d’un master en patrimoine, enseignante à l’Ecole d’Architecture de Rabat durant plusieurs années, elle s’est lancée dans la peinture qui l’a toujours attirée en secret, en s’inscrivant dans l’atelier de Qodaid. « La peinture m’a changée, affirme-t-elle, je suis beaucoup moins timide et très à l’aise dans les expositions collectives… Avant, j’étais attentive à l’architecture, aux reliefs des villes ; aujourd’hui je regarde plutôt la lumière, pour la capter et la transcrire avec la matière.»


Rafika est entrée en peinture en abordant directement l’abstraction. « C’est bien cela qui m’intéresse, déclare-t-elle. Mon travail sur la matière ne laisse plus de place pour le dessin. » Sa quête s’inscrit dans celle de l’esthétisme et ses toiles nous le rendent bel et bien, caractérisées par la beauté de l’image, du voyage et de l’émotion.


Auteur : Bouchra LAHBABI
Crédit photos : Jean Claude LAFFITTE

 

Paru dans A+E Architecture et environnement au Maroc #2 - 1T//2014