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La re-fondation éthique du tourisme Encore un simulacre ?
Jeudi, 15 Septembre 2005 01:20
    


A l’instar de l’ Ancien Testament, le Code mondial d’éthique du tourisme (adopté par l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) lors d’une assemblée générale en 1999 à Santiago du Chili) comprend « dix commandements ». Cherche-t-on par là à draper une activité humaine, trop humaine peut-être, des oripeaux clinquants de la solennité, sinon de la sacralité et éluder ainsi, sinon neutraliser, toute tentative critique ? Ce qui gène dans la sémantique de ce Code, c’est sa litanie idéologique franchement néo-libérale où une noria de notions faussement tiers-mondistes (tourisme « durable », « équitable », « solidaire », « éthique »…) sont, pêle-mêle, recyclées et réactivées pour enjoliver une réalité souvent peu reluisante. Pour garantir une lecture claire du corpus en question, d’abord un essai de compréhension du tourisme comme phénomène spécifique à la modernité ; ensuite une exposition résumée, mais critique, des dix articles du Code tels qu’ils sont véhiculés, par l’OMT, dans un langage prétendument « éthique ». La quête de l’ailleurs sublimé S’il y a une activité humaine très prisée de nos jours (pour ne pas dire à la mode) et qui exprime de surcroît la condition moderne dans toute son ampleur et ses contradictions (encourager par médias interposés, par exemple, des pratiques qui nuisent à l’environnement et tenir en même temps un discours sur sa préservation), c’est bel et bien le tourisme. Né du sérail même de la modernité post-dix-huitième siècle, le tourisme est le produit d’une rencontre unique, mais fructueuse, entre quatre facteurs inédits spécifiques à l’histoire de l’humanité européenne (et par « européenne, il ne faut entendre ni un peuple, ni une ethnie ou un territoire, mais une attitude, une posture, une certaine manière de voir et d’agir). On ne comprendrait rien à la structure du tourisme, comme pratique humaine signifiante, si on ne prend pas en compte les éléments majeurs qui ont déterminé sa genèse. D’abord, la réforme politique inaugurée par la Révolution française qui fut à l’origine de l’individualisme moderne (invention de l’individu libre et, par là même, maître autonome de son temps libre ; cf. à cet égard et à titre indicatif, les travaux de Louis Dumont et principalement ses Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Seuil, 1983). Ensuite, la révolution industrielle qui a offert à ce même individu les outils techniques et les moyens économiques nécessaires à son émancipation (utilisation, par exemple, de la machine qui libère le temps, réduit l’espace et inaugure ainsi l’ère de la mobilité constante, tant bien réelle que virtuelle : automobile, train, paquebot, avion, Internet). Ensuite encore, l’impérialisme européen qui va permettre aux ressortissants des puissances coloniales de cultiver une certaine expérience de l’exotisme hantée par le double fantasme de la terra deserta et du « bon sauvage », mais constamment animée par un indéracinable sentiment de supériorité dont le touriste moyen occidental n’arrive pas, encore de nos jours, à se départir (sur l’exotisme comme expérience de l’altérité, cf. Tzvetan Todorov, Nous et les Autres, Seuil, 1989). Enfin, l’éclosion avec le Romantisme d’une authentique littérature de voyage à qui Chateaubriand et Segalen, entre autres, vont conférer ses lettres de noblesse, avant de sombrer, avec l’avènement de la société de spectacle et des médias, dans la récupération publicitaire tout azimut. Aujourd’hui les chaînes tv dédiées au voyage rivalisent avec les périodiques classiques et les sites web (sur tous ces éléments dont Lévi-Strauss avait pressenti le danger dès les années trente du siècle passé, cf. ses inépuisables Tristes Tropiques, Plon 1955, surtout la première partie « la fin des voyages », p.p. 11-45). Ainsi, maillon par maillon, le tourisme se retrouve-t-il au bout d’une chaîne forgée et structurée de part en part par la modernité. Mais qu’entendre, au juste, par « tourisme », ce phénomène emblématique de la société moderne ? Et en quoi, et jusqu’à quelle mesure, cette pratique humaine - fondée sur l’exploitation utilitariste de tout ce qui se rapporte à l’hédonisme individualiste, au désengagement oisif suscité par l’idée même du voyage et à la quête d’un ailleurs sublimé - pourrait-elle, réellement, produire, ou respecter, des valeurs désintéressées axées sur le partage, la solidarité, l’altruisme, l’engagement… ? Pour Georges Courade, « le tourisme est une forme typiquement occidentale de « nomadisme » née en Europe avec Thomas Cook, le « Napoléon des excursions » (…) Cette mobilité temporaire, cette transhumance se trouve rythmée par les saisons de l’année et de la vie : rythmes scolaires occidentaux, congés payés américains, européens, nippons ou chinois, loisirs de contre- saison, du « troisième âge » ou temporalité elle aussi saisonnière du tourisme d’affaires. » (« Les Masques du tourisme », Tiers Monde, t. XLV, 2004, p. 274). Le tourisme est donc un « fait social total » : il touche, bien évidemment, la totalité de la vie dans les sociétés avancées ; mais par extension, il « contamine » aussi les sociétés lointaines puisqu’il les conçoit comme des lieux d’accueil. Aussi la spécialiste Marie-Françoise Lenfant met l’accent sur la dimension planétaire du tourisme et semble ainsi bien poser la problématique. Elle note, en effet, que l’industrie touristique est « à la fois poly-fonctionnelle et globale. Poly- fonctionnelle, parce qu’elle s’exerce dans des secteurs d’activité qui débordent très largement la fonction touristique stricto sensu. Globale, parce qu’elle est non seulement formée par les firmes-réseaux multinationnales mais aussi parce que ces firmes se déploient dans un espace transnational tout en ayant de nombreuses imbrications dans toutes les sociétés existantes sur le globe, industrialisées et traditionnelles, et jusqu’aux plus reculées. » (Cf. « L’appel à l’éthique et la référence universaliste dans la doctrine officielle du tourisme international », p. 370). D’où l’utilité, selon les puissants décideurs du secteur, d’ériger un code de bonne conduite qui aura pour visée de codifier et de réguler les pratiques touristiques à l’échelle planétaire. Comment le Code mondial d’éthique du tourisme sera-t-il donc élaboré ? Et en fonction de quel type de finalités ? Norme universelle et manœuvres des multinationales Le Code mondial d’éthique du tourisme est agencé par l’OMT comme un corps d’énoncés juridiques de portée universelle. Pour juger de la validité et de la pertinence d’un tel corps d’énoncés, il faudrait avant tout saisir la singularité du sujet de l’énonciation, en l’occurrence l’OMT. (Sur l’implication de l’énonciateur dans l’énonciation, cf. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, p.p. 55-72). Déterminer la qualité du sujet de l’énonciation à propos d’un ensemble d’énoncés aux accents universalisants nous permettra de mettre en évidence le caractère aporétique d’un discours traversé par les paradoxes. Simple exemple : comment une organisation - érigée sur le modèle de n’importe quelle autre corporation –, qui rassemble de surcroît un nombre limité de décideurs liés à un secteur particulier (le tourisme), se donne-t-elle la légitimité, non seulement d’élaborer un code, soi-disant éthique, mais aussi et surtout d’élargir le champ de ses prérogatives en s’accordant le droit de l’institutionnaliser à l’échelle planétaire ? Comment un intérêt particulier peut-il s’ériger en norme universelle ? Pour le comprendre, il faut suivre le cheminement sinueux de l’OMT. L’OMT est issue d’une longue évolution institutionnelle qui a commencé avec la création, en 1925 à La Haye, de l’UIOOPT (union internationale des organes officiels de propagande touristique). Il s’agit d’un groupe de pression essentiellement européen qui milite pour faire admettre par les gouvernements le droit pour chacun de se déplacer librement au-delà des frontières nationales. Cette première association des professionnels du tourisme cessa ses activités pendant la seconde guerre mondiale. Mais dès 1946, l’UIOOT (Union Internationale des Organismes Officiels du Tourisme) est créée. C’est un organisme non gouvernemental, composé d’administrations publiques et d’institutions de droit privé. La finalité principale qui oriente ses activités est de « permettre une meilleure connaissance du phénomène touristique par l’information et la documentation technique ainsi que d’établir des méthodologies nécessaires à la conception, l’établissement, l’exécution et le contrôle des activités et des recherches pour le développement du tourisme.» (Marie-Françoise Lenfant, art. cit. p. 371). Toute l’activité de l’UIOOT sera centrée, durant les années soixante, sur la mise en place de circuits de coopération entre les professionnels du secteur privé qui représentent les intérêts des firmes multinationales, et ceux du secteur public. Les participants à l’Assemblée générale de 1967 recommandent la création d’un organisme intergouvernemental qui « ait, au plan mondial, l’autorité et les moyens nécessaires pour traiter le développement touristique. La transformation du cadre juridique est adoptée en 1974. » (Idem, p. 371). L’UIOOT devient, en 1976, l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), un organisme intergouvernemental doté d’un statut consultatif auprès de l’ONU. On ne comprendrait rien aux prétentions universalistes de l’OMT, ni à sa volonté (teintée d’hégémonie) de s’auto-instituer comme autorité qui « dit » le droit, si on ne prend pas en compte sa composition hybride (où sont rassemblés les représentants des Etats et ceux d’organismes parapublics et privés). Cet éclectisme s’explique par le fait que l’industrie touristique cherche à « coopter » un maximum de hauts fonctionnaires du secteur public pour mieux « huiler » les administrations des Etats convoités. Depuis la création de l’OMT, le tourisme international n’a pas cessé de se développer et d’enregistrer une croissance en progression constante : deux chiffres seulement à titre comparatif : 715 millions d’entrées en 2002, 1,5 milliard prévues en 2020. (Données produites par le baromètre OMT du tourisme mondial qu’on peut consulter sur le site de l’Organisation : www.world-tourism.org). Tant et si bien que les multinationales du secteur cherchent par tous les moyens à renforcer leur position. Proposer incessamment de nouvelles destinations, inventer de « nouveaux » produits attractifs, vendre sur papier glacé au touriste vénal obsédé par la « bonne affaire » des territoires de rêve. Mais il y a un revers à la médaille : dévastation des lieux, consommation excessive de biens matériels (aliments, eau, électricité, carburant, téléphone, climatisation, etc) dans des pays pauvres rongés par la rareté, folklorisation dégradante de cultures authentiques, fragilisation de populations devenues « bronchées » sur le seul tourisme, touristes prédateurs à la quête de lolitas tropicales, etc. Plus grave et inquiétant : la manne touristique (500 milliards d’euros en 2002) retourne pour moitié en Europe. L’échange est donc clairement inégal et il renforce le sentiment que nous sommes devant des pratiques rétro-coloniales. Face à ces faits, l’OMT brode une proclamation doctrinale pompeusement appelée : « Code mondial d’éthique du tourisme », dont voici résumée toute la teneur : « Nous, membres de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), représentants de l’industrie touristique mondiale, délégués des Etats, territoires, entreprises, institutions et organismes réunis en Assemblée générale à Santiago du Chili ce 1er octobre 1999 (…), affirmons le droit au tourisme et à la liberté des déplacements touristiques, marquons notre volonté de promouvoir un ordre touristique mondial, équitable, responsable et durable, au bénéfice partagé de tous les secteurs de la société, dans un contexte d’économie internationale ouverte et libéralisée, et proclamons solennellement à ces fins les principes du Code mondial d’éthique du tourisme. ». Les dix grands articles du Code sont articulés comme suit : 1. Contribution du tourisme à la compréhension et au respect mutuels entre hommes et sociétés. 2. Le tourisme, vecteur d’épanouissement individuel et collectif. 3. Le tourisme, facteur de développement durable. 4. Le tourisme, utilisateur du patrimoine culturel de l’humanité et contribuant à son enrichissement. 5. Le tourisme, activité bénéfique pour les pays et communautés d’accueil. 6. Obligations des acteurs du développement touristique. 7. Droit au tourisme. 8. Liberté des déplacements touristique. 9. Droits des travailleurs et des entrepreneurs de l’industrie touristique. 10. Mise en œuvre des principes du Code mondial du tourisme. (Pour plus de détails, cf. www.world-tourism.org). Sous des airs avenants et « humanistes », le discours de l’OMT a une visée : remodeler en profondeur les esprits. D’un côté, déculpabiliser le touriste en le confortant dans sa bonne conscience et en construisant son regard. De l’autre, faire admettre aux élites des pays d’accueil - souvent pauvres et sous-développés - que le tourisme est un levier de développement. Cette arrogance dans la prise de parole, où résonnent les accents d’un paternalisme d’un autre âge, est en soi révoltante. Ainsi la lecture du Code donne l’impression que la planète dans sa totalité appartient aux multinationales du voyage et elle n’est que concédée aux autres, aux peuples périphériques pour qu’ils offrent l’hospitalité aux « cook et cookesses » venus du froid. Il y a plus : les voyagistes et leurs clients sont présentés comme des citoyens du monde, engagés et solidaires : voilà le slogan qui semble se profiler en filigrane derrière le jargon d’une éthique kitsch. Mais la prétention a de quoi faire sourire. Simple exemple : dès qu’un pays du Tiers Monde est frappé par un acte de terrorisme, une guerre civile, un cataclysme naturel, les professionnels du voyage plient bagage et partent vers d’autres destinations. Autre exemple : l’OMT soutient que le droit au tourisme est universel et que chaque être humain peut circuler librement de par le monde, car les paysages, les sites archéologiques, les cultures sont des patrimoines communs à toute l’humanité. Or, on ne comprend toujours pas pourquoi Gizah ou la Koutoubia sont en effet des sites patrimoniaux universels pour un Européen quel qu’il soit, mais jamais Alhambra ou le Palais de Versailles ne le sont pour un Africain quel qu’il soit, mais seulement pour une élite de privilégiés du Continent noir. Il s’agit bien là du « devenir-étranger du monde » causé, selon Hanna Arendt, entre autres, par l’instrumentalisation technicienne et mercantile du voyage (Hanna Arendt, Condition de l’Homme moderne, Calmann-Lévy, p.p. 315 et suiv.). Peut-être faudra-t-il un jour « détouristiser » nos façons de voir et de tout faire pour retrouver le sens existentiel du voyage : extrême ouverture sur l’extrême dehors ; rencontre radicale avec l’altérité radicale. Mostafa Chebbak Universitaire, enseigne philosophie et esthétique à Rabat et Casablanca
 

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