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Interview : Mohammed EL KHADIRI, Président du CDIPRH
Jeudi, 10 Décembre 2015 12:01

mohammed-el-khadiri

 

 

Victime d’un accident de voiture à l’âge de 21 ans Mohamed khadiri est cloué dans un fauteuil roulant depuis 1980. Dès lors il prend conscience de la situation dramatique dans laquelle vivent les handicapés au Maroc. Il fait le choix de s’investir dans la défense de leurs droits à travers les associations qu’il a créées. Grâce à son travail la cause des personnes à mobilité réduite ( PMR) avance et le Maroc inscrit leur cause dans le concert des nations. Entretien avec un homme engagé.


Quelle a été votre motivation à militer pour les droits des personnes en situation de handicap et pour l’accessibilité en particulier?


A.B : Jusqu’à l’âge de 21 ans, la question du handicap m’était indifférente. Comme tous les jeunes de mon âge, ou du moins ceux qui n’avaient pas de contact direct avec les personnes en situation de handicap, j’ignorais totalement la problématique. Et puis, j’ai eu un accident de la circulation en 1980. Cela a causé une fracture de la colonne vertébrale et ma moelle épinière a été sectionnée. J’ai perdu la motricité et la sensibilité des membres inférieurs. Je me retrouvai donc sur un fauteuil roulant pour le restant de ma vie.
Après une période de rééducation et de réadaptation à l’étranger où j’ai acquis une bonne autonomie, je suis rentré au Maroc en 1981. Le choc fût violent. Je me trouvai tout à coup dans un environnement hostile, qui ne réservait aucune place aux personnes accidentées de la vie.


Ma situation était, tout de même, privilégiée : j’ai bénéficié d’une bonne rééducation fonctionnelle, la vie m’avait donné le temps de faire des études et d’obtenir un diplôme en aéronautique et surtout, j’ai eu la chance d’avoir une vie professionnelle m’ayant permis une indépendance financière. Ce n’était pas le cas de la grande majorité des personnes handicapées que j’ai rencontrées à cette époque. Bien au contraire, j’ai connu beaucoup de personnes en situation de handicap qui vivaient dans un grand désespoir. Des conditions qui ne peuvent pas laisser indifférente une personne normalement constituée. Avec quelques personnes tout aussi révoltées que moi contre cette situation malheureuse, nous avons créé en 1982 la première version de l’Amicale Marocaine des Handicapés. Mais les conditions n’étaient pas encore suffisamment mûres. C’est seulement en 1992 que, grâce à des personnes de grande valeur, j’ai pu créer les conditions favorables pour une organisation, grâce à laquelle je pouvais œuvrer pour une véritable prise de conscience de la situation dramatique que vivaient nos concitoyens en situation de handicap. Nous avons réactivé l’Amicale Marocaine des Handicapées. Durant 21 ans, j’ai œuvré, en tant que président de cette organisation, pour faire de la problématique de handicap une question sociétale, et des personnes handicapées, des « sujets de droits » au lieu « d’objets de charité ». J’ai dû quitter cette association en 2013, parce que l’orientation que le nouveau leadership voulait lui donner ne correspondait pas à ma vision de l’action sociale. Mais je continue aujourd’hui ma voie dans une nouvelle organisation, orientée vers le développement inclusif et la promotion de la recherche sur le handicap (CDIPRH), ainsi qu’au sein du Collectif pour la promotion des droits des personnes en situation de handicap qui constitue un organisme fédérateur regroupant plus de 350 associations au Maroc.


Ma motivation est donc directement liée à ma propre situation de handicap, à ma volonté d’apporter ma contribution à l’effort, à titre bénévole, au développement inclusif et durable de notre pays. Militer dans ce domaine, n’est ni une œuvre de charité de ma part, ni motivé par le fait de combler une oisiveté, ou la recherche de la gloire et le prestige, mais de participer à palier à une grande injustice sociale dont les conséquences sont l’exclusion, la marginalisation et le désespoir de nos concitoyens handicapés


Qu’est ce que pour vous l’accessibilité? Existe-t-il une différence entre une personne à mobilité réduite et une personne handicapée?


A.B : Il faut se rappeler que la définition même du handicap, telle qu’elle a été adoptée par les Nations Unies, considère celui-ci comme l’interaction entre la déficience et les diverses barrières qui font obstacle à la pleine et effective participation à la société des personnes handicapées, sur la base de l’égalité avec les autres.


L’accessibilité pour moi équivaut à une sorte de prison sociale, un « ghetto environnemental » et une privation d’autonomie et d’indépendance. C’est l’ennemi numéro 1 de toute personne à mobilité réduite, comme moi. Sur mon fauteuil roulant, je suis réduit à l’impuissance par le premier trottoir dès que je sors de chez moi, par le premier obstacle qui encombre l’espace public, et par la première marche qui se trouve à l’entrée des infrastructures et des institutions publiques et privées relevant du public. Je n’ai pas de mots assez durs pour qualifier le manque d’accessibilité. Ce n’est pas seulement un problème d’une extrême gravité pour nous, mais son impact sur l’accès aux droits est incommensurable. C’est une violation transversale du droit. Il prive des milliers de jeunes de l’accès à l’éducation, faisant de leur vie un échec annoncé, et fait obstacle à des millions de personnes pour accéder à la santé, à l’emploi, aux services sociaux, et au monde des loisirs, du sport et à toutes les activités qui apportent un agrément à la vie. Et pourtant, la non accessibilité n’est pas une fatalité, elle ne présente pas non plus un défi technique quelconque, elle ne nécessite pas d’investissements démesurés. Il s’agit plutôt d’un problème de civisme, de prise de conscience et d’ouverture d’esprit et de volonté.


En outre, l’accessibilité ne touche pas seulement les personnes en fauteuil roulant, mais toutes les personnes à mobilité réduite. A savoir les personnes âgées, les enfants en bas âge, les femmes enceintes ou poussant des poussettes, et bien évidemment les non et les mal-voyants, les personnes présentant une déficience auditive, et les personnes ayant des déficiences intellectuelles et des problèmes d’orientation. Et ce n’est pas tout, elle rend aussi la vie difficile aux familles de ces personnes, à leurs aidants, aux professionnels qui travaillent dans le domaine du handicap. Autant dire, la moitié de la population.
Une étude de l’organisation mondiale de la santé a montré que la prévalence du handicap dans le monde est de 15%. Ce chiffre a augmenté de 5 points en 8 ans, à cause du vieillissement de la population partout dans le monde. La pyramide des âges qui s’inverse inexorablement, touche aussi le Maroc et de plus en plus de personnes âgées vivent parmi nous. Concevoir un environnement accessible, c’est d’abord prévoir une vie moins empoisonnée par le manque d’accessibilité pour son âge avancé.


Parlez-nous de votre association ?


A.B : L’association que je préside actuellement, à savoir le Centre pour le Développement Inclusif et la Promotion de la Recherche sur le Handicap CDIPRH, est une jeune association, que j’ai fondée en 2012, avec des amis engagés comme moi dans l’action sociale privilégiant l’approche droit et l’inclusion sociale. Il ne s’agit pas d’une scission de l’Amicale Marocaine des Handicapés que j’ai présidée durant 22 ans, mais une nouvelle initiative qui vise la mise en œuvre des concepts et des approches les plus avancés en matière d’action sociale. Nous considérons que l’approche charitable, en tant que politique sociale, a fait son temps, et que nos concitoyens, même les plus défavorisés, ne doivent pas continuer à solliciter la bienfaisance pour leurs droits fondamentaux. Cette période est révolue. Notre pays s’est doté de filets sociaux et a mis en place une multitude de programmes de développement et de mécanismes de couverture sociale, comme par exemple le RAMED, le fonds de cohésion sociale, l’INDH, l’Assurance Maladie obligatoire, les mécanises régionaux et locaux d’assistance sociale …
Notre objectif est de faire en sorte que ces mécanismes soient effectifs et que les personnes pour lesquelles ils sont destinés puissent en profiter. Cela dit, nous ne sommes pas contre la solidarité, mais une solidarité qui préserve la dignité de ceux qui ont en besoin.


Quels sont les principaux acquis de votre association ?


A.B : Nous avons pu, durant cette courte période, mettre en place un Centre de Rééducation Fonctionnelle et de Réadaptation Médicale : le Centre Salmia de Rééducation et de Réadaptation, dans un quartier de Casablanca à très forte densité, où la population est défavorisée. Nous offrons des soins en médecine physique et de réadaptation aux personnes en situation de pauvreté et de précarité, titulaires de la carte RAMED. Nous avons pu former une équipe pluridisciplinaire compétente, constituée de médecins spécialistes, de professionnels de rééducation (kinésithérapeutes, orthophonistes, psychothérapeutes, psychomotriciens, infirmiers, aides-soignants …) d’une trentaine de jeunes hommes et femmes. En outre, nous avons lancé des recherches scientifiques sur « les modèles de représentation du handicap », et établi un mapping de recherche en Afrique francophone. Actuellement, nous nous préparons à lancer les travaux d’une unité d’hospitalisation pour élargir notre offre de prestations pour les personnes qui en ont besoin. En outre, nous préparons l’édification d’un nouveau centre de rééducation à Dar Bouazza, à une dizaine de kilomètres de Casablanca, en partenariat avec la province de Nouacer .


De quels appuis publics bénéficiez-vous ?


A.B : Notre initiative a bénéficié de la sollicitude de Sa Majesté le Roi qui a inauguré notre centre Salmia de Rééducation & de Réadaptation. C’est un grand honneur pour nous. Nous bénéficions également de l’appui du Ministère de la Santé, qui a désigné deux médecins spécialistes en médecine physique et de réadaptation dans notre Centre, ce qui nous permet d’offrir des prestations de haute qualité à nos patients.
En harmonie avec nos objectifs de contribuer à rendre effectif les programmes de développement et les filets sociaux, nous avons établi des conventions avec la Commission régionale de l’INDH du grand Casablanca et les commissions préfectorales de Ben Msik, Moulay Rachid, et la province de Médiouna en faveur des personnes résidant dans ces préfectures. Ainsi qu’avec la province de Nouacer, pour la création d’un nouveau centre de rééducation dans les règles de l’art. Nous avons également pu bénéficier de l’appui de l’Agence Nationale d’Assurance Maladie et bien d’autres institutions publiques et privées.


Quelle est votre feuille de route pour une meilleure prise de conscience de la prise en compte de l’accessibilité dans la ville ?


A.B : Nous militons depuis de nombreuses années, en faveur d’un environnement accessible. Nous avons une longue expérience dans ce domaine. Certains parmi nos membres, en l’occurrence monsieur Amal Benmansour, a fait une spécialité dans sa carrière professionnelle en sa qualité d’architecte. Notre programme, en la matière, est diversifié et multi-parties-prenantes. A commencer par l’aspect législatif et règlementaire : en effet, nous sommes convaincus que les lois et les décrets d’application sont absolument inefficaces et ne contribuent, ni à la prise de conscience des acteurs, ni à rendre l’accessibilité obligatoire. Ils sont tout simplement ignorés par les autorités qui les ont adoptés. Ces textes sont l’expression d’un déni de droit caractérisé et nécessitent une reforme complète. L’autre aspect important est la formation et le renforcement des capacités des professionnels à tous les niveaux : architectes, urbanistes, ingénieurs, concepteurs, décideurs, élus … Nous œuvrons pour la réalisation d’une série d’outils et de guides de bonnes pratiques et de manuels sur les normes en la matière que nous mettons à la disposition des acteurs. Nous proposons l’établissement de conventions de partenariat avec les concepteurs et les promoteurs, à l’instar de celle que nous avons établie avec Al Omrane, ainsi que des régions et communes pour les accompagner dans le diagnostic, la mise en œuvre et l’évaluation de l’accessibilité. Notre plan vise également l’accessibilité dans le milieu professionnel pour faciliter l’accès des personnes handicapées au marché du travail et nous préparons avec nos partenaires, notamment le Collectif pour la promotion des droits des personnes en situation de handicap, un programme pour promouvoir la participation politique des personnes handicapées en rendant accessibles les lieux de vote .


Quel est votre message aux politiques et gestionnaires de la ville?


A.B : Aux politiques, je leur dis que notre Constitution a prohibé la discrimination fondée sur le handicap, que l’absence d’accessibilité est une forme de discrimination directe et indirecte qui prive nos concitoyens de leurs droits fondamentaux. Que nous ne pouvons pas atteindre les objectifs de développement durable (édictés au niveau international) en laissant à la marge une partie importante de notre population, et que les 25 % de familles qui ont des membres en situation de handicap constituent un capital humain important que nous ne pouvons pas ignorer en traçant les politiques et les stratégies de développement. Je leur dis également que la démocratie participative est une obligation constitutionnelle, et que la pratique bureaucratique de conception des politiques est une hérésie politique ! En revanche, la concertation, la consultation et la participation des personnes concernées n’est pas seulement une vertu, mais aussi l’assurance de la qualité des programmes, parce que personne ne détient à lui seul le savoir universel, et constitue enfin une garantie de la cohésion sociale et de la prévention de la désintégration sociale. J’attire leur attention sur le fait que la conjoncture actuelle est particulièrement favorable, grâce à la régionalisation avancée que notre pays est en train de mettre en place. Les nouvelles dispositions de la gestion de proximité, offrent aux différents acteurs l’opportunité de prendre en considération l’accessibilité dans tous les programmes qu’ils mettent en œuvre .


Comment expliquer le désintérêt ou du moins le manque d’accessibilité des espaces urbains, alors que cette problématique est censée concerner toute personne à un certain stade de sa vie?


A.B : Tout d’abord, par mes propos, je ne généralise nullement. Il existe certainement des personnes qui sont sensibles à la question des accessibilités. Les explications logiques que je trouve au manque d’intérêt de nos décideurs à la question de l’accessibilité sont d’abord la passivité et un grand manque d’empathie. Pour ceux qui en souffrent, c’est un problème présent et une préoccupation de chaque instant tandis que pour ceux qui ne sont pas affectés, cela demande un effort d’imagination et reste un exercice intellectuel. Je crois que tant qu’une personne directement concernée par cette question n’accède pas à un poste de responsabilité qui lui permette de prendre les décisions nécessaires, et rende la question visible aux autres décideurs, la question de l’accessibilité restera un exercice intellectuel et non pas une nécessité impérative.
Cela nous amène à une question fondamentale qui est la perception même du handicap par certains décideurs et leur conception de la place que les personnes en situation de handicap devraient avoir dans la société. Pour ceux ci, la place de ces personnes est chez elles, et leur problème est une affaire qui concerne leurs familles et leurs associations, qui sont accessibles par obligation. Du coup, Il n’est pas nécessaire d’aménager l’espace public.


La question du fossé qui existe entre les lois et leur application est un autre facteur. Cela traduit le manque de volonté politique et une certaine attitude de négative à adopter des lois qu’on a, de toute façon, aucune volonté d’appliquer. La qualité même des lois qui ne respectent pas le principe de qualité de la norme juridique, à savoir l’obligation, est révélatrice du manque de volonté.
Il y a bien évidemment d’autres facteurs qu’on peut résumer par le manque de maitrise, le manque de connaissances, et l’ignorance des normes et des bonnes pratiques. Mais, je crois que ces derniers restent marginaux par rapport à la représentation que ces acteurs se font du handicap et le manque patent de volonté politique

 

 

Paru dans CDM, Chantiers du Maroc n° 132 – Octobre 2015

 

 

 

 

 

 

 

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